- 14 décembre 2025
- par Dr Hans Coveliers
Chaque mois, un travailleur belge cède 13,07 % de son salaire brut en cotisations sociales. Une partie sert aux soins de santé, une autre aux pensions, et une part beaucoup trop importante finance une machine administrative qui, en 2025, a coûté exactement 1 385 000 000 euros – c’est ce que l’Inami inscrit dans son rapport annuel 2025 sous « frais de fonctionnement et de gestion des organismes assureurs » (mutualités et unions nationales).
Un milliard trois cent quatre-vingt-cinq millions d’euros. Par an. Pour recevoir, contrôler, coder et rembourser des factures. Des tâches qu’un simple algorithme exécute aujourd’hui en 0,2 seconde. Prenons un moment pour y penser. Nous payons 1,4 milliard par an pour maintenir artificiellement en vie un système datant de 1944, conçu en 1944, à une époque où les ordinateurs relevaient de la science-fiction et où le mot « app » n’existait pas.
L’Estonie démontre depuis dix ans qu’une autre voie est possible. Depuis 2015, tout s’y déroule de manière numérique via e-Health et la plateforme X-Road : le patient s’identifie avec sa carte eID, le prestataire encode électroniquement, le remboursement est automatique. Pas de vignette, pas de guichet, pas de mois d’attente. Des frais administratifs : une fraction des nôtres. Les Pays-Bas et la Suisse fonctionnent en grande partie sans notre lourde couche intermédiaire. Résultat : des centaines de millions, voire un milliard d’euros d’économies par an, sans que la solidarité y perde un seul centime.
La lutte contre la fraude reste l’excuse éternelle pour ne rien changer. En 2023, 8 millions d’euros de fraude ont été détectés et partiellement récupérés (rapport annuel Inami). Très bien. Sauf que l’ensemble de l’appareil a coûté 1,385 milliard pour y parvenir. Cela revient à récupérer 1 euro pour 173 euros dépensés. Même les pires fonds d’investissement font mieux.
Ce mois-ci encore, on a mesuré à quel point le système demeure perméable : une enquête d’envergure dans les soins infirmiers à domicile met au jour des prestations fictives pour plusieurs millions d’euros, avec 7 contrôles ciblés sur 10 révélant une facturation trop élevée. Les médecins-contrôleurs coûteux et les procédures semi-numériques ne l’ont apparemment pas vu. Une plateforme centrale d’IA, avec apprentissage automatique, aurait identifié ces anomalies en un après-midi, comme le fisc le fait depuis des années pour les carrousels TVA.
La solution est d’une simplicité enfantine et existe déjà ailleurs en Europe :
1 - L’assurance maladie obligatoire reste préservée à 100 %, la solidarité est et reste sacrée.
2 - Là où c’est possible, la règle du tiers payant s’applique : le patient paie uniquement le ticket modérateur au prestataire, la part assurée est versée directement de l’assureur au prestataire.
3 - Là où le tiers payant n’est (pas encore) possible, le patient avance l’intégralité du montant et est automatiquement remboursé dans les 48 heures via Itsme + liaison bancaire.
4 - La lutte contre la fraude et la sélection des risques est confiée à un service public unique, indépendant, fortement numérisé, utilisant l’IA et des modèles statistiques, exactement comme l’administration fiscale le fait depuis des années avec succès.
5 - Les dizaines de milliers d’employés administratifs des mutualités et unions nationales (le chiffre exact oscille entre 10 000 et 15 000) sont progressivement reconvertis vers des métiers en pénurie : soins infirmiers à domicile, prévention, soutien aux aidants proches, psychologie de première ligne, coaching santé. Des métiers qui, eux, sauvent des vies plutôt que de déplacer du papier.
Pourquoi cela ne se fait-il pas ?
Parce que les mutualités sont, depuis 80 ans, bien plus que de simples assureurs. Elles constituent les derniers vestiges de la Belgique pilierisée : la Mutualité chrétienne historiquement liée au CD&V, Solidaris au PS et à Vooruit, la Mutualité libérale à l’Open Vld et au MR. Leurs conseils d’administration et leurs unions nationales comportent encore aujourd’hui des mandats politiques, ce qui figure noir sur blanc dans les rapports annuels et nourrit depuis des décennies des questions parlementaires. Toute réforme réelle touche donc à l’emploi, au pouvoir et à l’idéologie. Et donc rien ne bouge.
Chers collègues, nous médecins pestons à juste titre contre la sur-réglementation, contre des bases de données eHealth qui ne communiquent pas entre elles, contre une nomenclature qui nous rend fous. Mais tant que nous restons silencieux sur le plus grand mammouth administratif – la multiplicité des mutualités – nous demeurons complices du gaspillage de 1,4 milliard d’euros par an. De l’argent qui, dès demain, pourrait financer 20 000 infirmiers supplémentaires.
Nous sommes en 2025. Nous faisons nos impôts en un clic, commandons un taxi en un glissement de doigt, suivons notre pension en temps réel. Mais pour une consultation chez le généraliste à 30 euros, nous avons encore six intermédiaires, une vignette et un mois d’attente.
Trop c’est trop. Préservons la solidarité, supprimons le dinosaure. Centralisons l’administration, numérisons tout, envoyons le personnel vers le patient plutôt qu’au guichet. La vache sacrée est bien trop grasse. Il est temps d’un régime sévère, ou d’une visite à l’abattoir.